Corns fields

Les signaux alarmants, en termes de santé et d’environnement notamment, pointant la nécessité d’une transition du système agricole et alimentaire en Europe s’accumulent depuis plusieurs années. Le scénario « Ten Years For Agroecology in Europe » (TYFA) développé conjointement par l’Iddri et le bureau d’études AScA, en collaboration avec un conseil scientifique composé de chercheurs de premier plan, montre qu’une Europe entièrement agroécologique, affranchie des intrants de synthèses et reposant sur un redéploiement des prairies naturelles et sur une extension des infrastructures agroécologiques (haies, arbres, mares, habitats pierreux), pourrait nourrir durablement 530 millions d’Européens en 2050.

Les hypothèses agronomiques testées par cette analyse prospective comparant la situation actuelle à un scénario à 2050 posent de nombreuses questions à la recherche scientifique, par exemple sur le niveau de production ; elles invitent également à une réflexion sur les enjeux politiques de la mise en œuvre d’une telle transition.

Une Europe entièrement agroécologique [...] pourrait nourrir durablement 530 millions d’Européens en 2050

 

 

Pour une assiette plus durable

Le projet TYFA explore la faisabilité et les conditions d’une généralisation de l’agroécologie, fondé sur l’abandon des pesticides et des engrais de synthèse, le redéploiement de prairies extensives et d’infrastructures paysagères, afin de prendre en charge de manière cohérente les enjeux auquel fait face le système alimentaire européen actuel : aller vers une alimentation plus durable des Européens, préserver la biodiversité et les ressources naturelles, et lutter contre le changement climatique.

Les premières briques du projet TYFA, présentées publiquement le jeudi 13 septembre 2018 à AgroParisTech, portent sur la faisabilité agronomique et alimentaire du scénario : dans quelle mesure les hypothèses agronomiques et alimentaires envisagées dans TYFA permettent-elles effectivement de satisfaire aux besoins de l’ensemble des Européens en 2050, compte tenu des terres agricoles disponibles ? Avec quelles conséquences sur les échanges alimentaires entre l’Europe et le reste du monde ?

Le développement d’un modèle original, mettant en relation systémique la production agricole et ses usages – alimentaires comme non alimentaires –, les modes de production et l’usage des terres, permet de quantifier les implications d’un scénario agroécologique à 2050.

 

Ce scénario combine des hypothèses sur la généralisation de l’agroécologie, l’abandon des importations de protéines végétales et l’adoption de régimes alimentaires plus sains – moins de produits animaux, mais davantage de fruits et légumes et de fibres, en cohérence avec les recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). À rebours de nombreux travaux de prospective similaires, le scénario TYFA met au centre d’un système agroécologique le redéploiement des prairies naturelles et l’élevage extensif bovin (et, dans une moindre mesure, ovin et caprin) qui lui est associé. Malgré une baisse induite de la production de 35 % par rapport à 2010 (en kcal), ce scénario :

  • nourrit sainement les Européens tout en conservant une capacité d’exportations ;
  • réduit l’empreinte alimentaire mondiale de l’Europe ;
  • conduit à une réduction des émissions de GES du secteur agricole de 40 % ;
  • permet de reconquérir la biodiversité et de conserver les ressources naturelles.

 

Quelles implications pour TYFA ?

Outre le besoin d’évaluer les implications socio-économiques d’une généralisation de l’agroécologie en Europe – c’est l’étape suivante du projet TYFA, sur laquelle l’équipe travaille déjà –, le scénario TYFA soulève de nombreuses questions pour la recherche et pour le politiques – et c’est bien là son objectif.
 

Baisse de la production agricole et recherche en agroécologie

Sur le plan de la recherche, l’une des questions centrales renvoie à la question de la production – ou plus exactement de la baisse de production – envisagée dans TYFA. Le scénario prend en effet comme hypothèse les valeurs de rendements constatés aujourd’hui en agriculture biologique pour quantifier les niveaux de production à 2050, et part de l’idée que les progrès de la recherche – en génétique et sélection variétale comme en conduite des cultures ou des troupeaux – compenseront juste les effets, considérés comme négatifs, du changement climatique. Pour autant, une recherche en agroécologie qui s’intensifierait, permettant par exemple de régionaliser la sélection variétale et les itinéraires culturaux en fonction des contextes pédoclimatiques, pourrait être à même de limiter la baisse de production. Reste alors à spécifier plus précisément les gains de production que l’on pourrait attendre raisonnablement d’un tel effort de recherche, mais aussi à caractériser comment réorienter les fonds publics dans cette direction.

 

Engagement des acteurs et mise en cohérence des politiques sectorielles pour une alimentation durable

Sur le plan politique, TYFA pose la question de la mise en mouvement des acteurs. Qu’une généralisation de l’agroécologie apparaisse comme une option crédible sur le plan agronomique et alimentaire est une chose. Engager concrètement les acteurs – producteurs, consommateurs, industriels, politiques – dans cette transition en est une autre, qui renvoie à une multitude de décisions, elles-mêmes encadrées par des politiques sectorielles nombreuses et aujourd’hui peu cohérentes : politique agricole bien sûr, mais aussi politique commerciale, foncière, sanitaire et environnementale, ou encore industrielle. Identifier les leviers et obstacles à la mise en cohérence de ces politiques pour répondre à l’enjeu d’une alimentation durable des Européens1 est un défi de taille.

La proposition portée par IPES-Food d’un conseil alimentaire européen, réunissant l’ensemble des parties prenantes et se déclinant jusqu’aux plus petits niveaux territoriaux, et qui pourrait favoriser une telle mise en cohérence à travers la définition d’une politique alimentaire commune, semble à cet égard pertinente à explorer. 

 
  • 1. C’est à dire, selon la FAO, « une alimentation à faible impact environnemental, contribuant à la sécurité alimentaire des générations présentes et futures, à la protection des écosystèmes, culturellement acceptable, accessible, économiquement juste et abordable, adéquate nutritionnellement, sûre et saine, et optimisant l’usage des ressources naturelles et humaines »